Poèmes

Le mot

J’ai arraché le mot aux crevasses de la langue, l’ai amené et planté dans mon jardin, que j’ai désherbé, labouré, arrosé, jusqu’à ce que le mot germe, fleurisse, emplisse le jardin de son parfum.

Arpi Voskanian
« Le mot »

Sans mots

Comme le prolongement de ton désir
la rue s’étire,
et ton regard se fixe au paysage.
Voici cette image
qui, sans mots,
se mue en poème…

Hračya Hranti T̕amrazyan
1953-2016
« Sans mots »

Montagnes, donnez-moi un corps

Donnez-moi un corps,
montagnes,
mers,
donnez-moi un autre corps, que j’y décharge ma folie
tout mon soûl !
Terre vaste, sois mon corps,
sois la poitrine de ce cœur impétueux,
sois le foyer des orages qui m’étouffent,
sois l’amphore de ce moi obstiné !

Lucian Blaga
1895-1961
« Montagnes, donnez-moi un corps »
Revue PO&SIE, 1995

Tropiques blues

Déjà les mots sont orphelins
D’un rien d’une terre promise.

Annick Justin-Joseph
Tropiques blues
Éditions du GEP, 1991

L’Oiseau en liberté

L’oiseau qui passe là-bas,
L’oiseau léger
Qui bat des ailes
Et fend l’air là-bas à l’horizon,
N’a rien à lui au monde,
Mais comme il est joli
En liberté !

Claude-Joseph M’Bafou-Zetebeg
« L’Oiseau en liberté »
Anthologie africaine : poésie
Éditions Hatier, 2001

Avis

Voyageurs du soir qui suivez la rumeur
Des vagues et l’étoile bleue des baies,
Gardez-vous de trop songer à vos songes
Et d’héberger pour longtemps les chagrins
Qui saccagèrent votre vie passée.
Il est au bout de la nuit une terre tout ensemble
Proche et lointaine que le jour naissant
Exalte d’hirondelles et de senteurs de goyave.
Un pays à portée de cœur et de sourire
Où le désir de vivre et le bonheur d’aimer
Brûlent du même vert ardent que les filaos.
Craignez de le traverser à votre insu :
Les saisons sur vos talons brouillent le paysage ;
Mais chaque pas est la chance d’un rêve.

Fatho Amoy
« Avis »
Chaque aurore est une chance
Éditions CEDA, 1980

Ma vie est une chanson

On me demande parfois d’où je viens
Et je réponds « Je n’en sais rien
Depuis longtemps je suis sur le chemin
Qui me conduit jusqu’ici
Mais je sais que je suis né de l’amour
De la terre avec le soleil »

Francis Bebey
1929-2001
« Ma vie est une chanson »
Anthologie africaine : poésie
Éditions Hatier, 2001

Femme noire

Léopold Sédar Senghor

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie,
de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ;
la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi,
je te découvre, Terre promise,
du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur,
comme l’éclair d’un aigle.

Léopold Sédar Senghor
1906-2001
« Femme noire »
Chants d’ombre, Éditions Points, 2021

Les Épîtres

Ami Jure,
Je te jure
Que désir,
Non loisir,
J’ai d’écrire.

Clément Marot
Les Épîtres

Vous êtes ici

l’imaginaire est irréfutable
et cela suffit à mon espoir

Renaud Ego
Vous êtes ici
Le Castor Astral, 2021

Poème
de l’instant

Serge Sautreau

Rivière je vous prie

Loin, un instant, des rives, souvenons-nous, riverains des cours de porcelaine, souvenons-nous des loges de verre, entre flammes et idoles, où se pâmaient le mythe, la révolte, les tyrannies de la fin…

Loin, à l’instant, loin du poumon fertile, c’est l’origine qui appelle avec de longs herbiers ondulant sous la nacre, laissant apercevoir des sables habités, des galaxie solubles, des à-pics de massifs coulés s’engloutissant dans le vert sombre.

Pour invoquer. Pour éveiller le dieu. Pour ne jurer de rien. Pour accueillir. Rivière.

Serge Sautreau, Rivière je vous prie, Éditions l’Atelier le Ciel sur la Terre, 1997