Inconnus mais pas étrangers

Yvon Le Men

va à l’étranger comme chez ton ami
et chez ton ami comme à l’étranger

Depuis longtemps nos langues nous séparent
malgré les montagnes
les plaines
les rivières

que nous avons grimpées
traversées
longées

depuis longtemps nos dieux nous séparent
malgré le désert
le ciel
la mer

que nous avons priés

Le pommier est-il l’étranger du pin
l’oranger, celui du chêne

le reflet du peuplier dans la rivière de Castille
est-il plus clair que celui du bouleau

dans un lac de Finlande

la neige qui tombe à Odense
au Danemark
le jour de Noël

est-elle plus blanche

que celle qui tombe des rêves du Touareg
à Bamako
le jour de L’Aïd

la lune que je contemple ce soir
dans l’hémisphère nord
est-elle plus ronde

que celle qu’on ne voit pas ce soir
dans l’hémisphère sud ?

Depuis longtemps nos langues nous attirent
grâce aux pains
aux chants

que nous partageons
autour de la même table

et la main qui m’ouvre le chemin
dans ce pays où je me perds

m’est plus proche
que celle qui menace
dans mon pays où l’on se perd

dès que de l’autre côté de la route
qui relie nos villages
nos quartiers

dans notre ville
de notre pays

ils font de l’inconnu
un étranger.

Yvon Le Men

Poème
de l’instant

Anise Koltz

L’avaleur de feu

Il y a des paroles
qu’on ne peut prononcer –

Sur les lignes tendues de nos vies
elles montent et descendent
comme des saltimbanques
des somnambules
qui tombent
quand on les appelle

Anise Koltz, L’avaleur de feu, Éditions Phi, 2003.